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PLEIN LES YEUX ! Une histoire animale du livre photographique pour enfants

Cet automne, pour célébrer le bicentenaire de la photographie, je vous donne rendez-vous également au Centre photographique Rouen Normandie pour la nouvelle exposition consacrée au livre photographique pour enfants et dont j’assure le co-commissariat 

Plein les yeux ! Une histoire animale du livre photographique pour enfants

Cette exposition a reçu le soutien de la Médiathèque du Patrimoine et de la
Photographie et le fonds patrimonial Heure Joyeuse (médiathèque
Françoise-Sagan, Ville de Paris)

Le livre photographique pour la jeunesse entre dans la fête du bicentaire dans la revue Lu et Partagé

Alors que la France entame les célébrations du bicentenaire de
la naissance de la photographie, le livre photographique pour la
jeunesse connaît une actualité d’une rare intensité. Expositions,
rééditions patrimoniales, créations contemporaines, ateliers pour
un public de 7 à 77 ans, salons et rencontres professionnelles :
tout un écosystème se mobilise pour rappeler que la photographie
n’a jamais été seulement une affaire d’images, mais également de
livres, de récits, de transmission et d’éveil du regard.

La suite est à lire dans la revue en ligne Lu et Partagé :  http://numéro 21 de notre revue qui est à présent en ligne !

Qui a volé Doudoulapin ??? Tentative de réponse avec Manu Causse-Plisson et Audrey Dufer

Mercredi 16 septembre, les petits lecteurs sont invités à se lancer sur les traces du voleur de Doudoulapin, dans un album photographique de grande taille, signé Manu Causse-Plisson et Audrey Dufer, soumis à un interrogatoire musclé pour MiniPhlit !

Conversation.

Manu, pouvez-vous commencer par nous présenter votre parcours ?

Je suis auteur depuis plus de vingt ans. J’ai suivi des études de lettres et j’ai également été professeur de français. J’ai beaucoup écrit de nouvelles, mais aussi du théâtre et des scénarios. J’ai publié plusieurs romans jeunesse, plutôt destinés aux collégiens et aux lycéens. J’ai moins l’habitude d’écrire pour la petite enfance. J’avais fait quelques essais, mais c’est un public que je connais moins.

Aviez-vous déjà collaboré avec Bayard ?

Oui. J’ai coécrit avec Séverine Vidal la série Nos cœurs tordus. Je suis également traducteur et j’ai traduit plusieurs romans pour Bayard. Des bandes dessinées avec Séverine y ont aussi été publiées. C’est donc une maison que je connais déjà.

Audrey, quel est votre parcours ?

J’ai d’abord suivi des études de lettres, puis d’édition. J’ai travaillé huit ans chez Flammarion Jeunesse-Casterman, plutôt du côté du numérique. En parallèle, ma passion pour la photographie prenait de plus en plus de place. En 2017, j’ai décidé de me reconvertir. J’ai quitté mon emploi pour devenir photographe. Je travaille dans plusieurs domaines, mais principalement autour du portrait. Pour l’édition, je réalise notamment des portraits d’auteurs, des reportages lors d’événements ou encore des photographies de beaux livres, pour la Fondation Cartier par exemple. Mais le portrait reste vraiment au cœur de mon activité.

J’ai suivi une formation à Arles, puis, quelques années plus tard, je suis devenue mère. J’ai alors eu envie de photographier des enfants et j’ai commencé à m’intéresser aux livres photographiques pour la jeunesse. J’ai rencontré François Delebecque et découvert son travail. Je pense que c’est notamment par son intermédiaire que j’ai pris conscience de tout ce qui existait dans le domaine du livre photographique pour enfants, même si cette production reste assez peu mise en avant. J’ai également suivi plusieurs workshops autour du portrait. Cela m’a donné envie de photographier des enfants à partir d’un véritable dispositif sériel, avec un cadrage et une lumière constants. Au départ, je voulais surtout saisir leurs émotions et leurs expressions. Très vite, j’ai compris que ce travail pouvait prendre la forme d’un livre.

Audrey, c’est votre premier livre pour enfants. Avez-vous rencontré des difficultés pour trouver un éditeur ?

Pas vraiment. J’avais au départ une dizaine de photographies qui me semblaient proposer un éventail intéressant d’émotions et d’expressions. Je les ai montrées à quelques éditeurs et j’ai reçu des retours plutôt constructifs. Je sentais qu’il y avait un intérêt, mais l’ensemble avait encore quelque chose d’un catalogue d’émotions. Il lui manquait une dimension supplémentaire.

Bayard s’est montré très intéressé et m’a dit vouloir travailler à partir de ces photographies. L’équipe avait, je pense, Manu en tête et lui a soumis les images pour voir ce qu’il pouvait en faire. L’idée était de donner au projet une autre ampleur.

Manu, vous avez donc reçu un ensemble de photographies et c’est à partir d’elles que vous avez construit une narration ?

Oui. Le principe du catalogue d’émotions m’intéressait moins, parce que je trouvais que c’était quelque chose qui avait déjà beaucoup été exploré.

Par ailleurs, je suis traducteur et je venais justement de travailler sur un ouvrage de psychologie qui expliquait que les émotions ne sont pas forcément des données innées, mais aussi des constructions. Il y avait notamment un exemple très frappant : on montrait le visage d’une femme noire qui semblait souffrir ou hurler de douleur et on demandait quelle émotion elle exprimait. Tout le monde répondait la souffrance ou la colère. En élargissant le cadre, on découvrait qu’il s’agissait en réalité d’une joueuse de tennis célébrant une victoire. Cela montrait à quel point on pouvait mal interpréter une expression lorsqu’elle était isolée de son contexte.

J’avais aussi en tête Le Château des destins croisés d’Italo Calvino, dans lequel des personnages devenus muets racontent leur histoire à l’aide de cartes de tarot. J’ai donc commencé à classer les photographies d’Audrey, à essayer différents enchaînements. Puis j’ai remarqué le doudou. Je me suis dit que la différence essentielle était là : celui qui avait le doudou et celui qui ne l’avait pas. À partir de ce moment, l’histoire s’est construite assez naturellement. Les émotions étaient déjà présentes, il fallait simplement leur ajouter une dimension narrative.

Tous les deux, comment raconteriez-vous le livre ?

Manu : Je plaisante souvent en disant que c’est mon premier thriller. C’est presque un polar : il y a une tension, un mystère, on cherche un coupable. La question est de savoir qui a volé le doudou. C’est une enquête, mais qui finit bien.

Audrey : Quand l’éditrice m’a envoyé la proposition de Manu, j’ai beaucoup ri. J’ai trouvé que cela fonctionnait immédiatement.

Le dispositif photographique est très simple : ce sont surtout les émotions qui changent. Chaque enfant possède bien sûr ses particularités, mais le cadrage cherche vraiment à concentrer le regard sur les visages. Il y a très peu d’objets dans le champ : des lunettes, une miette de pain au coin de la bouche… Le doudou est donc devenu un élément très fort. Ce qui est amusant, c’est que j’avais d’autres photographies de la petite fille sans ce doudou. Elle pouvait simplement avoir l’air étonnée ou triste. Le choix de cette image a véritablement déclenché l’histoire.

 Y a-t-il eu des allers-retours entre vous pour construire la relation entre le texte et les images ?

Audrey : Non. J’avais fourni une maquette dans laquelle les portraits étaient toujours placés à droite. J’avais ajouté des formulations très simples du type « Je suis triste » ou « J’ai du chagrin ». Le projet m’est revenu avec le texte de Manu.

Manu : J’ai travaillé presque directement sur le PDF. Les personnages ont également reçu des noms : Monsieur et Madame quelque chose. Ce ne sont pas des prénoms, et cela introduit une sorte de décalage adulte. Les noms servent souvent à interpréter ou à décoder les émotions des personnages.

Auriez-vous pu inventer une tout autre histoire à partir des mêmes photographies ?

Manu : Certainement, mais si l’on cherche à construire une histoire, celle-ci vient assez naturellement. On est face à des émotions fortes liées à un attachement. Un doudou représente un lien affectif très puissant, et sa disparition provoque toute une série de réactions. Il y a donc derrière cela quelque chose de très psychologique, mais que les photographies rendent très léger et dédramatisé.

En revanche, je n’aurais jamais pu écrire cette histoire en amont en demandant ensuite à Audrey de réaliser les photographies correspondantes. Ici, j’ai vraiment l’impression que c’est le texte qui illustre l’image, et non l’inverse.

Audrey : Je trouve justement très intéressant qu’il y ait eu si peu d’allers-retours. Nous aurions pu disposer cent photographies sur une table et chercher longtemps parmi elles. Ici, la sélection était déjà faite. Nous n’avons même pas eu à choisir entre plusieurs photographies d’un même enfant. Il y a quelque chose d’assez magique dans ce qui s’est produit à partir de cette sélection limitée.

Un autre élément important est la taille des portraits dans le livre. Les enfants y apparaissent presque grandeur nature. Lorsqu’un petit enfant regarde le livre, le visage qu’il a devant lui est à peu près de sa taille. Cela renforce beaucoup l’effet de miroir et d’identification.

Audrey, comment avez-vous réalisé les portraits ? Sur combien de temps avez-vous travaillé et comment avez-vous choisi les enfants ?

J’avais installé un petit studio chez moi. J’avais constitué plusieurs fonds et défini une direction assez précise pour les couleurs. J’avais également établi une liste d’expressions que je souhaitais obtenir : la tristesse, la joie, la gourmandise, la peur, le chagrin, la fatigue, le sommeil… Au fur et à mesure, je complétais cette sorte de cahier des charges.

Certaines expressions sont beaucoup plus faciles à obtenir que d’autres. Un grand sourire vient facilement ; la peur, beaucoup moins. Un même enfant pouvait aussi me donner plusieurs expressions.

Au départ, j’ai photographié les enfants de mon entourage proche, puis j’ai progressivement élargi le cercle. J’ai même sollicité certains parents à la crèche alors que je les connaissais peu. Tout le monde a été très réceptif au projet, ce qui n’était pas forcément évident avec des portraits d’enfants.

Je tenais aussi à ce qu’ils restent eux-mêmes. Ils portaient leurs propres vêtements. Une frange pouvait être de travers, un enfant pouvait avoir une griffure sur le visage. La lumière de studio donne une certaine qualité formelle à l’image, mais les enfants venaient comme ils étaient. Je pouvais utiliser un gâteau ou un jouet pour provoquer une réaction, mais je cherchais avant tout quelque chose de naturel.

 La question du genre et de la diversité était-elle présente dans votre réflexion ?

Audrey : Oui, absolument. Davantage d’enfants ont participé au projet que ceux finalement présents dans le livre. Certains ont été retirés parce que leurs parents ne souhaitaient plus donner leur accord, et j’ai dû rééquilibrer l’ensemble. Il n’y a peut-être pas une stricte alternance entre filles et garçons, mais nous en sommes assez proches. La diversité des enfants représentés était également importante pour moi.

Manu : Il y a d’ailleurs eu un petit incident amusant : j’ai mégenré l’un des enfants. Cela m’embête encore parce que j’avais construit une rime au féminin avec « Madame Innocente ». Mais, finalement, j’aimais assez l’idée que le genre ne soit pas immédiatement identifiable dans les photographies et n’ait pas d’importance.

 Comment avez-vous géré les autorisations liées au droit à l’image ?

Audrey : Tous les parents ont signé une autorisation, plutôt au moment où le projet de publication s’est concrétisé qu’au moment de la prise de vue.

Comment le livre est-il organisé ?

Manu : Le principe est très simple : le texte se trouve sur la page de gauche et la photographie sur celle de droite. Les couleurs évoluent et répondent aux images, tandis que l’histoire se déroule de page en page.

Audrey, aviez-vous des livres photographiques ou des photographes en tête au moment de réaliser le projet ?

Je connaissais évidemment Beaucoup de beaux bébés. J’avais également vu plusieurs livres photographiques destinés aux enfants et le travail de photographes intervenant dans les écoles ou lors de résidences en crèche. Mais je n’avais finalement pas rencontré tant de livres construits autour du portrait d’enfant.

Je pensais aussi au travail de Yann Rabanier, que j’avais découvert lors d’un workshop. C’est un portraitiste qui travaille notamment pour la presse. J’aimais son utilisation des couleurs douces, de la lumière assez enveloppante et sans ombres trop marquées. J’avais cette esthétique en tête.

Bayard vous a-t-il demandé de refaire certaines photographies ou de modifier les couleurs ?

Audrey : Un enfant s’est désisté et j’ai dû refaire un portrait pour le remplacer. En revanche, les couleurs des photographies intérieures n’ont pas été modifiées. Elles correspondent à ce que j’avais photographié. Seule la photo de couverture a été modifiée et rendue un peu plus vive afin qu’elle ressorte davantage.

Et vous, Manu, quelles étaient vos références ?

 Il y a longtemps, j’avais déjà écrit un album illustré par une photographe, Juliette Armagnac. Nous continuons d’ailleurs à travailler ensemble aujourd’hui, mais en bande dessinée.

Je traduis aussi régulièrement des livres de photographie. À peu près au moment où j’écrivais celui-ci, je travaillais sur Photographie au féminin chez Phaidon. J’avais donc beaucoup de références en tête autour du portrait. Cela m’a aussi permis de regarder le travail d’Audrey en comprenant tout ce qu’il y avait derrière ces images, plutôt que de les réduire à de simples « photos d’enfants ».

Lorsque j’étais jeune parent, les photographies très mises en scène de nouveau-nés étaient très présentes. Elles m’avaient laissé une impression assez mitigée, parce que je trouvais parfois ces images un peu artificielles ou inquiétantes. Chez Audrey, j’aimais au contraire cette frontalité. Les enfants sont face à nous. Ils sont photographiés comme des égaux, comme des sujets à part entière. Et c’est aussi quelque chose que le texte peut raconter.

Audrey, souhaitez-vous poursuivre votre travail autour du portrait et du livre photographique pour enfants ?

 Oui. J’ai d’ailleurs le sentiment qu’il existe aujourd’hui un certain engouement pour l’album photographique jeunesse.

Au moment où je terminais ce projet, on m’a proposé d’illustrer cette fois le texte d’une autrice. J’ai beaucoup aimé travailler dans l’autre sens : partir d’un texte et réaliser les photographies à partir de celui-ci. Ce nouveau projet ressemble davantage à un petit reportage, il ne s’agit plus de photo studio. Je suis un enfant au cours de sa journée. Le livre sera consacré aux mains et à tout ce qu’un enfant fait avec elles. Les photographies sont prises en lumière naturelle, dans des décors réels, avec le même enfant tout au long du récit. J’ai évidemment d’autres idées, mais rien d’aussi concret pour l’instant.

Avez-vous le sentiment qu’il existe aujourd’hui une redécouverte du livre photographique pour enfants ?

Manu : Personnellement, je n’en avais pas vraiment conscience. Pour moi, ce projet avait plutôt quelque chose d’un ovni.

C’est intéressant, parce qu’Audrey et moi, qui sommes plongées dans cet univers, pouvons avoir l’impression que le livre photographique est partout. Le bicentenaire de la photographie renforce encore cette impression avec de nombreuses expositions, conférences et publications. Votre réponse permet de relativiser cette perception.

Manu : Je travaille pourtant avec des photographes sur certains textes, mais je n’avais pas spécialement perçu ce mouvement.

Audrey : De mon côté, j’ai l’impression que cela frémit depuis quelques années. Aux Grandes Personnes, par exemple, de nombreux projets photographiques sont publiés. Quand j’ai commencé à dire autour de moi que j’aimerais faire des livres photographiques pour enfants, plusieurs personnes m’ont répondu que les éditeurs cherchaient ce type de projets. C’est une phrase que j’ai entendue plusieurs fois. Je vois aussi apparaître plusieurs collections construites autour de la photographie.

Certains éditeurs me disent justement ne pas recevoir assez de propositions de photographes, tandis que d’autres considèrent que ces livres sont difficiles à vendre.

Audrey : On m’a effectivement dit que publier ce type de livre représentait un petit risque pour une maison d’édition, parce que les parents seraient moins habitués à la photographie. Mais les enfants, eux, adorent. J’ai deux enfants en bas âge et je vois à quel point les livres photographiques fonctionnent avec eux. C’est un vrai plaisir de les feuilleter ensemble. Je pense que le blocage se situe davantage du côté des adultes que des enfants.

Le livre sort tout juste. Quels sont les premiers retours ?

Manu : Les représentants et les libraires me font des retours très enthousiastes sur les réseaux sociaux. Une libraire m’a même envoyé une vidéo d’un représentant en train de lui lire le livre parce qu’il voulait absolument lui montrer à quel point il l’aimait.

Comment imaginez-vous les enfants avec ce livre ?

Manu : Je l’ai donné à une petite fille de mon entourage et elle est restée très longtemps absorbée par le livre. C’est quelque chose que j’aime beaucoup chez les petits : cette capacité à entrer totalement dans une forme de contemplation. La voir plongée dans le livre était très agréable. J’étais vraiment fier d’avoir participé au projet.

Audrey : Je l’ai aussi donné à plusieurs enfants. Avec des enfants de CP ou de CE1, qui peuvent le lire seuls, ce qui ressort beaucoup, c’est le rire provoqué par le décalage entre le texte et l’image. Je l’ai aussi observé avec un enfant d’un an et demi ou deux ans qui commence tout juste à parler. Après qu’on lui a lu le livre une fois, il l’a repris seul et s’est mis à nommer ce qu’il voyait : « lunettes », « gâteau »… J’ai l’impression que le livre permet des lectures différentes selon l’âge.

Pensez-vous que les plus petits se reconnaissent dans ces portraits ?

Audrey : Oui. La taille des portraits produit déjà un effet de miroir, même s’il n’y a pas de véritable miroir dans le livre. Les enfants photographiés avaient globalement entre un an et demi et deux ans. Le plus jeune avait peut-être un an et trois mois. Il fallait simplement qu’ils puissent tenir assis sur le petit tabouret.

Je ne voulais pas non plus qu’ils soient beaucoup plus âgés, car à partir de deux ans et demi environ, un enfant peut commencer à jouer volontairement une émotion. Ce qui m’intéressait, c’était justement de ne jamais leur demander de « faire triste » ou de « faire content ». Le très jeune enfant peut donc assez directement se reconnaître dans ces visages, tandis qu’un enfant plus grand y cherchera sans doute autre chose.

Audrey, les prises de vue ont-elles parfois été difficiles ?

Elles devaient surtout être rapides. À cet âge-là, au bout de dix minutes, un enfant n’est généralement plus très disponible et n’a surtout plus envie de rester assis sur un tabouret. Il fallait donc choisir un bon moment de la journée, quand l’enfant n’était pas fatigué, souvent après la sieste. La présence et la collaboration des parents étaient également très importantes pour capter son attention.

Lorsque tout était bien préparé, la séance elle-même n’était pas particulièrement difficile. Les parents apportaient deux ou trois vêtements, nous regardions ce qui fonctionnait le mieux avec le fond, puis nous faisions les images. La vraie difficulté était plutôt d’avoir suffisamment d’enfants et d’obtenir, à la fin, toute la diversité d’expressions et de visages que je recherchais.

Manu, sur quoi travaillez-vous actuellement ?

J’ai déjà publié un recueil de poésie construit à partir d’aquarelles d’oiseaux. Je viens de recevoir une nouvelle série d’une cinquantaine ou d’une soixantaine d’aquarelles, à partir desquelles j’essaie de construire une histoire beaucoup plus complexe. Je vais probablement aussi retraduire un livre de photographie. Et je travaille actuellement sur un roman pour adolescents et jeunes adultes. Et puis j’attends qu’Audrey me rappelle en me disant qu’elle a besoin d’un nouveau texte !

Audrey : Ou que tu me proposes une histoire !

Manu : C’est possible. J’écris très peu pour cette tranche d’âge et, dans ma tête, un album est presque une forme de scénario. Idéalement, il pourrait presque ne pas y avoir de texte. Mais cette expérience a forcément déclenché de nouvelles idées.

Où pourra-t-on vous rencontrer prochainement ?

Audrey : Je serai à la librairie Les Parages, dans le 11ᵉ arrondissement de Paris, pour le lancement du livre samedi 19 septembre. Quasiment tous les enfants photographiés seront présents. Le projet s’est construit sur plusieurs années. Une grande partie des portraits a été réalisée il y a environ quatre ans, lorsque mon aîné avait l’âge des enfants photographiés. Certains ont aujourd’hui sept ans. J’ai ensuite réalisé quelques nouveaux portraits il y a deux ou trois ans.

Manu : De mon côté, je participerai notamment à Toulouse Polar du Sud et au Festival de la nouvelle à Lauzerte. Et j’espère que nous nous retrouverons tous à Montreuil.

Merci à tous les deux !

(Les images ne sont pas libres de droits, pas plus que les réponses à cet entretien.)

 

Résonances scientifiques de l’illustration jeunesse

Les 15 et 16 octobre, Moulins accueille la deuxième édition des Résonances scientifiques et des rencontres de l’illustration jeunesse, organisée par le Musée de l’Illustration Jeunesse (MIJ).

La thématique de l’année : “De l’objet-livre à la bibliothèque, explorer et appréhender l’illustration jeunesse”, sous la direction et la coordination scientifique de Cyril Devès, Historien de l’art, directeur de Mnémos’Arts et coordinateur scientifique du CRHI, École Émile Cohl & Emmanuelle Martinat-Dupré, responsable scientifique du MIJ, Moulins.

Jeudi 15 octobre, je parlerai des circulations de l’illustration photographique. 

Le programme : https://www.cohl.fr/colloque-resonances-illustration-jeunesse-2026/

Inscriptions jusqu’au 25 septembre.

Dans les coulisses de l’album « Croquer une belle pomme »

Pour la rentrée nous accueillons Jin Joo, une des autrices de l’album Croquer une belle pomme, lauréat du prix Opera Prima à la Foire du livre pour enfants de Bologne de 2025, édité originellement en Corée du Sud en 2024 et traduit ici aux éditions hélium sous le label hélium photo.

Jin Joo, pourriez-vous nous raconter votre parcours ?

J’ai d’abord travaillé dans des entreprises spécialisées dans l’éducation et des chaînes de télévision éducatives, où j’étais chargée de la conception et du développement de contenus pour enfants. Spécialisée en ingénierie de programmes scolaires, j’ai débuté par la création de supports pédagogiques au sein du service d’édition, avant d’étendre mon expertise à l’ensemble du processus de création.

À l’époque où le concept « Edu-Fun » était très en vogue, il était essentiel d’imaginer des personnages, des histoires et un univers captivant pour transmettre des connaissances. J’ai ainsi collaboré avec des comédiens de doublage, chanteurs, compositeurs et jeunes comédiens pour produire des contenus audio et vidéo. Cette expérience pluridisciplinaire s’avère aujourd’hui extrêmement précieuse dans mon travail d’auteure et de conceptrice d’albums illustrés.

Souhaitant me marier, fonder une famille et m’installer à la campagne, j’ai fait le choix de devenir indépendante. J’ai publié mon premier livre illustré en collaboration avec ma plus jeune sœur, elle-même autrice. La version française de cet ouvrage a eu l’honneur de remporter le Prix du livre jeunesse écolo en 2022, puis d’être sélectionnée pour le Prix des Incorruptibles en 2024.

Comment est venue l’idée de ce livre ?

L’idée de cet album est née juste après le décès de mon père, l’homme que je respectais le plus au monde, parti après deux ans de combat contre la maladie. C’était un père profondément affectueux et très attaché à sa famille, qui organisait même des concours de chant à la maison. Il avait trois filles, je suis l’aînée, et nous entourait d’un tel amour que chacune d’entre nous était intimement convaincue d’être sa préférée.

Toute sa vie, il a documenté notre quotidien dans des albums de famille. Chaque fois qu’il y ajoutait des clichés, il nous rassemblait pour nous raconter l’histoire derrière chaque image. En nous montrant ses photos d’enfance en noir et blanc, il évoquait avec humour une époque lointaine, bien avant notre naissance.

En triant ses affaires après son départ, je suis tombée sur ces précieux albums. Une page en particulier m’a rendu le souffle : deux photos placées côte à côte par mon père.

Le temps et la mémoire s’y trouvaient réunis pour l’éternité. À travers ce montage simple, présent dans tant de foyers, j’ai ressenti toute la magie et l’émotion que seul le grand art sait procurer.

À la même période, je menais un projet d’album illustré communautaire avec des enfants dans un quartier en démolition. Alors que les ruelles et l’école s’effondraient autour de nous, j’ai pensé à ces êtres et ces lieux qui disparaissent sans jamais s’effacer complètement. La photographie s’est imposée comme le médium d’expression évident : le moyen le plus juste pour consigner, se souvenir et commémorer.

Sur le fond, je me retrouvais beaucoup dans le personnage principal : enfant, je marchais lentement, observant chaque détail et me laissant imprégner par les sons et les paysages. Les adultes s’en inquiétaient souvent, me prédisant des difficultés. J’ai longtemps cherché à changer, sans y parvenir. Puis j’ai compris : 

« Je suis née avec cette capacité à entendre les sons et à voir les paysages qui m’entourent. À chaque instant, je n’ai pas fait de sacrifice, j’ai fait un choix. Et ces choix, mis bout à bout, ont mûri pour devenir mon propre fruit (la pomme rouge)»

J’ai écrit ce livre avec une certitude : que l’on soit un enfant attentif qui avance à son rythme comme Ji Gu, ou plus vif et focalisé comme son frère Ji Ho, chacun finira par rencontrer sa propre pomme rouge et la savourer à sa manière.

Comment fonctionne la structure narrative et visuelle du livre ?

  • Texte et illustrations en contrepoint :

    Le texte transmet la voix de la Terre, tandis que les illustrations racontent les mouvements de Ji-ho. En tirant parti des caractéristiques propres au genre du livre illustré, nous avons construit un récit où le texte et les illustrations s’écoulent simultanément, à la manière d’une contrepoint musical, se rencontrent, s’entrechoquent et finissent par former une harmonie.

  • Immersion dans l’habitat et la campagne coréenne :

    L’histoire se déroule à travers un parcours qui part de la chambre où l’on découvre la pomme rouge, puis passe par la cuisine, le salon, l’entrée, le jardin de devant et le jardin de derrière ; au fil de ce parcours, le lecteur découvre tout naturellement les paysages de la campagne coréenne et l’aspect des maisons anciennes.

  • Esthétique de la photographie argentique :

    J’ai utilisé des photos argentiques afin de donner à l’image elle-même un aspect pictural. En effet, le grain grossier de la pellicule rappelle la technique du pointillisme et s’harmonise bien avec les paysages champêtres.

  • Volume et découpages en papier de couleur :

    Afin de conférer un caractère propre aux livres d’images au caractère documentaire et aux images réalistes des photographies, j’ai utilisé du papier de couleur. Il ne s’agissait pas d’un collage réalisé en post-production sur les photos, mais bien de découper, coller et disposer de grandes feuilles de papier de couleur pour créer un espace, à la manière d’une mise en scène, dans lequel les enfants ont été placés pour la prise de vue. Tout cela afin que le moment où j’appuyais sur le déclencheur soit le tout dernier. Le papier de couleur a apporté une touche picturale tout en servant de pont entre la non-fiction et la fiction.

  • Typographie visuelle et expressive :

    Le livre illustré étant un art où le texte et les images se déploient dans un même cadre, j’ai souhaité utiliser la typographie comme un langage visuel. J’ai mené diverses expériences afin que la typographie puisse à la fois refléter les émotions des personnages et s’harmoniser visuellement avec celles-ci. Finalement, j’ai créé des images de lettres donnant l’impression d’avoir été découpées dans du ruban adhésif, puis je les ai disposées de manière esthétique.

A-t-il été facile de trouver un éditeur et de réaliser ce projet ?

La recherche d’un éditeur a été jalonnée de refus, mais je suis restée confiante. C’est lors d’un déplacement professionnel à Paris, en découvrant l’album « Le Ballon Rouge » à la librairie Shakespeare & Company, que j’ai eu un déclic. J’ai immédiatement pensé à Lee Ga-hee, une créatrice qui habitait le même village que moi. Bien qu’elle ne fût pas photographe de formation, j’admirais la sensibilité des clichés de ses fils qu’elle partageait sur les réseaux sociaux.

Dès mon retour en Corée, je l’ai contactée. Touchés par le manuscrit, Ga-hee et ses deux fils ont accepté de se lancer dans l’aventure. Même sans contrat d’édition en vue, nous avons travaillé pendant plus d’un an à étudier, faire des essais photographiques et concevoir une première maquette (dummy book).

 

Le livre a été publié cette année par les éditions Hélium. Est-il également disponible  en Corée ?

Oui, absolument !

En Corée, l’Association du livre illustré organise le « Dummy Book Day », un événement permettant aux auteurs émergents de présenter leurs projets aux éditeurs. Mères de famille toutes les deux, Ga-hee et moi nous sommes fixées cette échéance comme objectif.

C’est là que nous avons rencontré Jo Mi-ja, directrice des éditions Finger. Elle-même autrice d’albums illustrés, elle a eu l’audace de parier sur un projet photographique singulier. Sans son soutien, cette belle aventure et notre distinction au Prix BolognaRagazzi n’auraient pas été possibles.

La publication en France a-t-elle nécessité une adaptation à notre culture ? 

Il y a effectivement une scène de la version coréenne qui n’a pas été retenue dans l’édition française,  sans doute pour des raisons d’adaptation culturelle. Dans l’album coréenne, juste avant la scène où l’on donne de l’eau au chat, on découvrait l’oncle bien embarrassé aux toilettes, à qui Jigu venait tendre du papier toilette. Pour tout vous avouer, j’avais moi-même une petite hésitation au début, craignant que la situation ne soit un peu trop directe. Dans mon esprit, j’avais imaginé une approche plus sobre, où l’on n’apercevrait que le rouleau de papier glissé par l’entrebâillure de la porte. Mais la photographe, Gahee, a fait le choix d’un cadrage plus audacieux.  C’est son propre mari qui a posé pour le personnage de l’oncle. En tout cas, c’est une scène que les enfants coréens adorent et qui les fait beaucoup rire.

Comment imaginez-vous la rencontre entre votre livre et les lecteurs ?

J’espère que les lecteurs s’identifieront aux émotions de Ji Gu et Ji Ho tout en découvrant avec plaisir l’atmosphère coréenne. Mais par-dessus tout, je souhaite qu’il leur offre une douce certitude : même si elle reste parfois invisible, leur propre « pomme rouge » mûrit magnifiquement chaque jour, et ils peuvent aborder l’avenir avec confiance et sérénité.

Quelles ont été vos inspirations dans le domaine du livre photographique ?

Pendant mes études, j’ai été très marquée par « Le Regard de l’âme » d’Henri Cartier-Bresson. Plus récemment, les travaux de Philip Perkis et de Marc Patut m’ont beaucoup inspirée. Mon voyage en Italie pour recevoir le Prix BolognaRagazzi a aussi été l’occasion d’enrichir ma collection d’ouvrages majeurs (Bruno Munari, Robert Doisneau, Tana Hoban, Margaret Wise Brown, Sarah Moon, William Wondriska, Nina Crew, etc.).

Par ailleurs, ma collaboration avec le Photography Seoul Museum of Art (PhotoSeMA) et l’accès aux recherches publiées par les éditions Memo m’ont passionnée. J’ai découvert qu’en Corée, au-delà des figures reconnues comme Baek Hee-na ou Lee Suzy, de nombreux auteurs explorent la photographie dans l’illustration. Ce fut un immense honneur de pouvoir valoriser leurs démarches lors de l’exposition du PhotoSeMA.

Quels sont vos futurs projets ?

La suite de *Croquer une belle pomme*, intitulée *Berry Berry Blueberry*, est parue en juin dernier. Si le premier opus suivait Ji Gu qui prend le temps d’observer le monde, ce second volet s’intéresse à Ji Ho, qui fonce tête baissée.

Un nouvel album photo au concept original, *There Is Pink Is Here* (titre provisoire), est prévu pour novembre. En parallèle, je collabore avec plusieurs illustrateurs, tandis que Lee Ga-hee prépare un projet autour des mathématiques et de l’addition avec la professeure Shin Hye-eun, spécialiste en psychologie de l’enfant et autrice reconnue.

Merci Jin Joo ! 

 

SI FEST KIDS, festival di fotografia per bambini e ragazzi in settembre

La ville de Savignano sul Rubicone sera la capitale de la photographie en Italie cet automne ! 

Le Festival Si Fest Kids, organisé par les éditeurs de la maison Sabir Editore, accueille expositions, conférences, rencontres avec des artistes et chercheurs pendant trois jours pour une grande célébration de la photolittérature jeunesse. 

Je serai l’heureuse invitée du festival pendant les trois jours pour partager mes recherches et faire découvrir l’histoire des livres photographiques pour enfants. 

Clic. Photographier pour raconter, le MIJ célèbre le bicentenaire de la photographie !

Extraits du Dossier de presse

Note d’intention

À l’occasion du Bicentenaire de la photographie, le Musée de l’Illustration Jeunesse présente Clic. Photographier pour raconter, une exposition consacrée à la place de la photographie dans les livres pour enfants.

En réunissant albums, ouvrages rares, tirages et créations contemporaines, l’exposition invite à découvrir un champ encore peu exploré : celui de la photolittérature pour la jeunesse. Depuis le XIXe siècle jusqu’aux formes les plus actuelles, la photographie s’y impose comme un formidable outil de récit, d’observation et d’imagination. Elle documente le réel, le détourne, le met en scène ou le transforme pour accompagner les enfants dans leur découverte du monde.

À travers un parcours organisé en cinq grandes thématiques, l’exposition révèle la diversité des usages de l’image photographique dans le livre jeunesse : photographie documentaire, imagiers, photomontages, collages, dialogues avec le dessin ou l’illustration.

Le parcours met en regard des figures historiques de la photographie et des artistes contemporains, parmi lesquels Ianna Andréadis, Katy Couprie, Dominique Darbois, Claire Dé, François Delebecque, Robert Doisneau, Charles Fréger, Tana Hoban, Frank Horvat, Jean Lecointre, Aude Léonard, Annette Messager, Sarah Moon ou encore Marc Riboud. Cette pluralité de regards montre combien le livre pour enfants a pu devenir un terrain d’expérimentation visuelle, bien au-delà de sa fonction supposée d’apprentissage ou d’illustration.

L’exposition interroge aussi la matérialité du livre photographique. Car dans ces ouvrages, la photographie ne se contente pas d’être imprimée sur une page : elle dialogue avec le format, le texte, les cadrages et parfois même avec l’objet-livre lui-même. Le livre devient alors un espace où l’enfant apprend autant à lire les images qu’à regarder le monde.

Réalisée en collaboration avec Laurence Le Guen, docteure en photolittérature et spécialiste du livre photographique pour enfants, et avec les éditions MeMo, l’exposition s’inscrit dans une dynamique nationale portée par le Bicentenaire de la photographie, tout en affirmant le rôle du MIJ comme lieu de référence pour l’histoire, la conservation et la transmission des formes visuelles destinées à la jeunesse. Le projet s’appuie notamment sur les collections du musée, qui conserve plus de 7 000 planches originales et près de 14 000 références bibliographiques.

Pensée pour les enfants, les familles, les professionnels du livre et les amateurs d’image, Clic. Photographier pour raconter propose d’expérimenter une évidence : avant même de savoir lire, les enfants savent regarder. Et la photographie, dans le livre, leur offre une grammaire du monde à la fois documentaire, sensible et joyeusement indocile.

Katy Couprie, Antonin Louchard,
Tout un monde, Thierry Magnier, 1999

 

Le parcours 

Clic. Photographier pour raconter se déploie en cinq grandes séquences thématiques. Chacune explore une manière différente dont la photographie entre dans les livres pour enfants : pour apprendre, observer, rêver…

L’exposition privilégie une approche par usages et par regards, afin de montrer la richesse d’un genre qui traverse les époques, les techniques et les formes éditoriales. Des imagiers aux récits mis en scène, des livres documentaires aux photomontages, des albums animaliers aux univers plus oniriques, le parcours révèle combien la photographie a élargi le vocabulaire visuel de la littérature jeunesse.

// Jeux d’enfants

Avec les imagiers photographiques, l’enfant apprend à regarder avant même de savoir lire. Objets du quotidien, formes, couleurs, gestes, visages : la photographie devient un outil d’identification, d’association et de découverte.

Mais ces livres ne se limitent pas à nommer le monde. Ils invitent aussi à comparer, reconnaître, manipuler mentalement les images. Au fil du temps, l’imagier photographique s’éloigne d’une fonction strictement pédagogique pour devenir un véritable terrain de jeu visuel.

Dans cette séquence, la photographie transforme le livre en espace d’exploration. Elle accompagne l’enfant dans ses premiers apprentissages, mais aussi dans la construction de son regard : regarder une image, c’est déjà choisir, rapprocher, interpréter.

// Des bêtes…

Chiens, chats, chèvres, oiseaux, animaux sauvages ou créatures presque imaginaires : le livre photographique pour la jeunesse a largement parcouru le monde animal.

Dans ces albums, l’animal occupe plusieurs rôles. Il peut être observé dans son milieu naturel, dans une approche proche du documentaire. Il peut aussi être mis en scène, humanisé, détourné. La photographie joue alors sur une tension féconde : elle donne l’impression du réel, tout en ouvrant la porte à la fiction.

Cette séquence montre comment les animaux permettent d’aborder les émotions, la relation au vivant, l’émerveillement. Le bestiaire photographique n’est jamais seulement décoratif : il apprend à regarder d’autres présences que la nôtre.

// Voir l’ailleurs…

La photographie a longtemps été l’un des grands moyens de faire entrer le monde dans les livres. Dans les albums pour enfants, elle ouvre une fenêtre sur d’autres paysages, cultures, ou modes de vie.

Cette séquence interroge la manière dont le livre photographique a participé à la découverte de l’ailleurs. Il peut aussi faire naître le désir de voyage, d’attention à l’autre, de curiosité pour ce qui se trouve hors du cadre familier.

L’exposition invite ici à regarder ces ouvrages avec nuance : voir l’ailleurs, ce n’est jamais neutre. C’est choisir un point de vue, un cadrage, une distance. La photographie donne accès au monde, mais elle raconte aussi la manière dont une époque, un auteur ou un éditeur choisit de le montrer.

// Regarder la nature

Plantes, paysages, matières, détails, formes organiques : dans les livres pour enfants, la photographie permet d’approcher la nature avec précision, mais aussi avec poésie.

Elle peut servir l’observation scientifique, rendre visibles des détails infimes, isoler une feuille, une graine, une texture, une ombre. Elle peut aussi dialoguer avec le dessin, le collage ou d’autres techniques pour transformer le vivant en expérience plastique.

Cette séquence montre comment le livre photographique apprend à regarder autrement ce qui nous entoure. La photographie devient alors un outil de connaissance autant qu’un déclencheur d’émerveillement.

// De l’autre côté du miroir

Dans cette dernière séquence, la photographie quitte le terrain du réel apparent pour rejoindre celui de l’imaginaire. Mises en scène, photomontages, détournements, jeux d’échelle, récits inspirés des contes ou des souvenirs : l’image photographique devient matière à fiction.

Loin de se limiter à reproduire ce qui existe, elle permet ici de fabriquer des mondes. Elle donne une apparence tangible aux rêves, aux peurs, aux métamorphoses, aux récits merveilleux ou aux univers intérieurs.

Cette partie du parcours rappelle une évidence souvent oubliée : la photographie n’est pas condamnée au réel. Dans les livres pour enfants, elle peut mentir magnifiquement, bricoler des illusions, ouvrir des passages. Elle devient alors un théâtre miniature, un outil de narration aussi libre que le dessin ou l’écriture.

Ianna Andréadis, L’oie et le chat, éditions des Grandes personnes, 2025

Interview

“Qu’est-ce qui fait que les livres photographiques sont pour la jeunesse ?.

Cette question m’étonne toujours. Pourquoi ne le seraient-ils pas ?

Le livre photographique pour enfants a une histoire en dents de scie. Ses heures de gloire se situent dans les années 30 et les années 50 au moment où la photographie se répand dans la presse, dans la publicité, dans les livres de voyage. Les grands photographes comme la française Laure Albin Guillot ou l’américain Edward Steichen publient des livres pour le plus jeunes, persuadés que rien ne vaut la photographie pour témoigner de la réalité du monde proche ou lointain sans la falsifier, contrairement au dessin.

En dehors de ces périodes, la critique contre la présence de la photographie dans le livre a été assez virulente. On lui reprochait son manque d’imaginaire, son trop plein de réalisme et parfois, à juste titre, une mauvaise impression dans les livres.

Depuis les années 2000, la photographie est omniprésente dans nos vies. Parallèlement, on assiste chez les éditeurs à un foisonnement de productions de livres photographiques, à l’inventivité toujours renouvelée. Avec leurs appareils photos, avec les logiciels de retouche, en associant des graphismes, en jouant avec les mises en pages, les cadrages, les mots, les photographes nous apprennent à mieux regarder ce qu’on ne voyait plus dans notre quotidien, donnent un nouveau souffle aux personnages de la littérature patrimoniale, inventent des mondes nouveaux. Et puis ces livres nous permettent aussi de découvrir le travail de grands artistes du 8ème art par le biais des rééditions et nous apprennent à nous méfier des images truquées ou mal interprétées.  Ils sont donc indispensables, non ?”

Marianna Balducci Fabio Gervasoni, L’Ora Blu,
Sabir Editore, 2026

Autour de l’exposition

“Véritable prolongement, le catalogue, réalisé avec les éditions MeMo, montre la diversité des formes et usages de l’image photographique en littérature jeunesse. Au travers de cinq thématiques, Laurence Le Guen y raconte les coulisses de livres qui ont marqué ce genre littéraire et recueille les confidences des artistes contemporains sur leurs créations. Ainsi, ce catalogue tisse des liens entre les productions des photographes d’hier et d’aujourd’hui.

Confiée à Vincent Conrad, la scénographie et le graphisme ici proposés reposent sur la création et l’utilisation d’un « alphabet graphique » simple et ludique, basé sur des symboles faisant référence à la photographie : objectif / œil, viseur, cadrage, lumière, horizon.
L’utilisation de ces formes, proches des jeux de construction de l’enfance, du tangram,du puzzle, permettront de rythmer l’ensemble de l’exposition tout en offrant un système modulable et déclinable (formes de base ou évoluées), applicable aussi bien à la scénographie, au graphisme, qu’à la présentation des œuvres, assurant ainsi un parcours visuellement cohérent et varié”

Visites commentées en présence de la commissaire scientifique de l’exposition : 
Jeudi 9 juillet pour le vernissage / Samedi 17 octobre à 14h30 / Samedi 12 décembre à 14h30

 

Les albums photographiques d’Ylla, reflets d’une histoire de la photolittérature pour la jeunesse dans les Cahiers robinson

Je signe dans ce nouvel opus des Cahiers robinson  l’article “Les albums photographiques d’Ylla, reflets d’une histoire de la photolittérature pour la jeunesse”

Chats (EOT, 1935), Chiens (EOT, 1938), They all saw it (Harper & Brothers, 1944), Le petit Lion ( Arts et Métiers Graphiques, 1947), Tico-Tico ( Gallimard, 1952), Le Canard blanc (Arthaud, 1952), Deux petits ours (La Guilde du Livre, 1954), Le petit éléphant (La Guilde du Livre, 1955), The Little Elephant, (Harper & Brothers, 1955) mais encore Mères et petits (1958) ou Listen, Listen ( Harper & Brothers, 1969)… Autant de titres signés de la photographe Camilla Koffler, surnommée Ylla, qui figurèrent sur les rayonnages des bibliothèques enfantines des deux côtés de l’Atlantique pendant quarante ans.

Cet article retrace d’abord le parcours de cette photographe animalière qui consacra sa vie à photographier les animaux domestiques et sauvages à travers le monde. Il revient aussi sur la stratégie mise en place par l’artiste pour s’affirmer en tant que photographe dans une profession dominée par le genre masculin. Il met ensuite en évidence l’importance accordée aux images photographiques dans la période des années 1950 et la reconnaissance du photographe en tant qu’auteur à part entière. Il interroge enfin les raisons d’un oubli et les conditions d’une renaissance tardive.

A découvrir ici https://www.afpu-diffusion.fr/ouvrage/auteures-oubliees-en-litterature-de-jeunesse/

 

Facile ou difficile ? nouveau-né de la collection Clic clac photo aux éditions MeMo

Sauter à cloche-pied. Facile pour Ann, difficile pour Sue.
Lacer ses chaussures. Facile ou difficile ?
Enfoncer un clou bien droit… Facile ou difficile ?

Ce qui est simple pour l’un peut être compliqué pour l’autre. Et inversement. Quatre enfants racontent ce qui est facile ou difficile pour eux. Certains parviennent à accomplir des actions que d’autres ne maitrisent pas encore. Il y a des choses compliquées pour tout le monde et des choses qui sont dures à réussir seul, mais qui deviennent faciles si l’on s’y met ensemble.

Ce magnifique album photo-illustré paru en 1960 célèbre ce qui rend chaque enfant unique et invite à prendre confiance à tout âge. Une mise en scène minimale et un traitement photographique radical permettent de composer des images très contrastées, proches du travail de silhouette ou d’ombres chinoises, mais tout en conservant les expressions des jeunes enfants. Porté par un texte intemporel et une étonnante modernité graphique, il ravira petits et grands lecteurs.

La longue enquête sur la piste des ayant droits des artistes est racontée dans la postface que je signe. Toutefois, voici quelques éléments biographiques : 

Leonard « Len » Gittleman (1932–2022) est un photographe, cinéaste et plasticien américain dont l’œuvre explore différents médiums. Exposé dans de grandes institutions en Europe et aux États-Unis, il est notamment présent dans les collections du MoMA, du Museum of Fine Arts de Boston et de la Smithsonian Institution. Il enseigne la photographie à Harvard de 1963 à 1975. Is It Hard? Is It Easy? (1967) constitue son unique livre pour la jeunesse.

Mary McBurney Green (1896-1985) est une pédagogue-écrivaine, profondément liée au mouvement de Bank Street, qui contribue à transformer le livre pour la petite enfance en un outil à la fois scientifique, expérimental et développemental. Son travail rompt en effet avec une conception prescriptive de la littérature enfantine. Dans la lignée de John Dewey et de Lucy Sprague Mitchell, elle fonde ses projets de livres sur l’observation du réel, l’attention portée à l’« ici et maintenant », l’expérience sensorielle, l’autonomie cognitive et la spécificité psychologique du très jeune enfant. Elle a publié de nombreux titres, dont la série Everybody… dans les années 1950 et 1960.

 

Communication en ligne !

En ligne !
 
La communication sur la réalisatrice de films et autrice de livres pour enfants Madeline Brandeis, donnée lors du colloque “Ouvrir sur le monde” est désormais accessible en ligne : 
 

Cet exposé prend sa source dans mes recherches autour des livres photographiques pour enfants et particulièrement autour ce que les chercheurs appellent « portraits de pays », ces ouvrages destinés à faire connaitre aux jeunes lecteurs la vie des enfants des autres pays et publiés essentiellement dans des contexte post-traumatiques.

 

Images photographiques du monde rural en littérature jeunesse, France-Etats-Unis, des années 30 à aujourd’hui, pour le colloque du Crilj vendredi 21 novembre

“Cette communication s’inscrit dans les recherches que je mène depuis 2015 autour de ce champ é”ditorial qu’on appelle photolittérature, recherches qui entendent écrire l’histoire et analyser les dispositifs de ces ouvrages qui accueillent des photographies ou les évoquent.

Aujourd’hui, j’aimerais vous proposer un panorama historique et géographique de ces productions photo-illustrées pour la jeunesse donnant à voir et appréhender le monde rural des années 30 à aujourd’hui, aux Etats unis et en France, pays de production sur lesquels se porte mon travail.

Pourquoi les années 1930 ? Je fais démarrer cette analyse à partir de cette période au cours de laquelle la photographie se répand largement. Des deux côtes de l’Atlantique, elle s’expose dans les galeries, envahit la presse et la publicité, occasionne des collaborations photographes et ecrivains pour des ouvrages photolittéraires, et se développe dans l’edition scolaire et privé pour la jeunesse.

Avant cette période, il existe peu de livres photographiques pour enfants en France, et s’il en existe beaucoup plus aux Etats-Unis, peu abordent le sujet de la ruralité. De la même façon, les années 30 sont aussi celles de la crise économique mondiale qui touche de plein fouet, en Europe comme en Amérique, le secteur agricole.

Il s’agit donc au cours de ce développement de vous présenter quels types de livres sont produits, d’exposer quelles sont les motivations des créateurs pour faire découvrir le monde rural,  et enfin d’analyser les dispositifs de ces ouvrages.”

La suite lors du colloque du Crilj à Paris ce vendredi. http://www.crilj.org/wp/wp-content/uploads/2025/09/plaquette-colloque.pdf

 

Max, Martine, Maya et Cie. Classiques, chefs-d’œuvre, best-sellers pour la jeunesse : quel patrimoine à partager ?

Jeudi 13 novembre, j’interviendrai lors du colloque “Max, Martine, Maya et Cie. Classiques, chefs-d’œuvre, best-sellers pour la jeunesse : quel patrimoine à partager ?” à la BNF pour parler des classiques en photolittérature jeunesse.

En effet, si la photolittérature jeunesse fait l’objet d’un regain d’attention critique depuis quelques années, rares sont ceux qui interrogent les critères selon lesquels certains ouvrages photographiques pour la jeunesse accèdent au statut de classiques.

Cette communication proposera donc d’examiner les processus de légitimation à l’œuvre dans ce champ éditorial à partir d’une double interrogation : quels sont les classiques de la photolittérature jeunesse et quels sont les critères qui les définissent comme tels ?

A écouter en replay sur la chaîne Youtube de la BNF. https://www.youtube.com/live/DNuP7amwgJY

Scoop : Yok-Yok est né dans un album photolittéraire !

Dans ce livre découvert sur un site d’ouvrages anciens, les images très colorées d’Etienne Delessert, les textes de Betty Jean Lifton et les photographies de Norma Holt collaborent pour raconter les aventures du jeune Ken qui souffre de ne pas avoir de secret, jusqu’à sa rencontre avec un étrange personnage. 

Sur le site des éditions MeMo qui ont plusieurs fois réédité ses ouvrages on peut lire : “Né en 1941, Etienne Delessert est un auteur-illustrateur traduit en quinze langues. Dans les années 60 et 70, il travaille dans la publicité en Suisse et aux États-Unis, et son travail d’affichiste est reconnu internationalement. Le musée des Arts décoratifs de Paris lui consacre une rétrospective. En 1967 paraît son premier livre pour enfants. Il a collaboré avec Jean Piaget à plusieurs reprises, une expérience qui l’a rendu familier des profondeurs de l’âme enfantine. Depuis, plus de 80 titres ont été publiés et plusieurs expositions ont fait découvrir la richesse de son trait au plus grand nombre.” https://www.editions-memo.fr/auteurs/delessert-etienne/

Hasard qui n’en est pas un, on découvre également sur le site des éditions MeMo les publications de Betty Jean Lifton : “Betty Jean Lifton (1926-2010) s’est prise de passion pour la culture et le folklore du Japon lorsqu’elle s’y expatria avec son mari, le psychiatre Robert Jay Lifton, au début des années 1960. De cet intérêt sont nés de nombreux livres d’enfants, notamment Kap the Kappa, Joji and the Dragon, The Rice-Cake Rabbit et The Dwarf Pine Tree. En 1967, paraît Taka-chan et moi, le premier ouvrage de Betty Jean Lifton et Eikoh Hosoe. Trois livres photo-illustrés suivront, mettant tous en scène Runcible : A Dog’s Guide to Tokyo, A Place Called Hiroshima et Return to Hiroshima. En 1975, elle publie Twice Born: Memoirs of an Adopted Daughter, qui marque le début d’une seconde carrière en tant qu’autrice, conseillère et défenseure des droits des enfants et adultes adoptés.”https://www.editions-memo.fr/livre/taka-chan-et-moi/

Quant à Norma Holt, je découvre sa photographie :  “Norma Holt (1918-2013) was known for her intimate visual style as a photographer.  The children, the women, and the hardworking ordinary people she photographed for over 50 years capture the complete integration of her eye for faces and places with her personal humanity and her desire for social justice.  Her non-commissioned photography had its roots in New York’s early street photographers of the 1930s and 40s. This style of photography sought to reveal ordinary people and the often poverty-stricken world they inhabited. Holt initially adopted their documentary-style and retained a shared belief that photography could be an instrument for social awareness and progress. Norma’s photos reveal her social activism, her belief in racial equality and women’s rights.” A lire ici https://poba.org/poba_artists/norma-holt/

The Secret Seller est un ouvrage de 58 pages. Il compte 22 photographies en noir et blanc, imprimées presque en pleine page, tant la bande blanche dévolue au texte est minime. Certaines photographies sont imprimées sur l’entièreté de la double-page, d’autres sont détourées. 

Il s’agit de portraits d’enfants ou de groupes d’enfants. Les courtes phrases imprimées en regard, au dessus ou en dessous des images, donnent à lire ce que se disent les personnages.

Les illustrations qui vont succéder à cette double-page entièrement photographique vont accueillir progressivement de la couleur avec l’arrivée soudaine d’un drôle de personnage dessiné  “The Secret Seller”.  Dans une interview de 2011, Etienne Delessert raconte la naissance de ce personnage ancêtre de Yok-Yok, le lutin au chapeau rouge né d’une noix qui emmène les enfants à la découverte de la nature :   ” Presque dix ans plus tôt, j’avais réalisé un livre, «The Secret Seller», où un petit personnage intervenait. Une sorte de nain avec un chapeau de champignon, rouge, avec des pustules blanches. J’ai commencé à dessiner ce que pourrait être Yok-Yok. Puis le chapeau a grandi, grandi, pour devenir une sorte de logo.”

Insérées entre ces deux photographies figurant le jeune Ken assis seul sur son banc, sont insérées 12 planches très colorées, entièrement dessinées, dans le style caractéristique d’Etienne Delessert. Ces images et le dialogue entre les deux protagonistes révèlent les secrets et beautés de la nature : écureuils et oiseaux dans leurs nids, fleurs exubérantes butinées par des abeilles, poissons, taupes et rongeurs s’activant sous la surface. 

Comme dans de nombreux autres ouvrages, le dessin intervient donc pour donner à voir ce qui se joue dans la tête d’un enfant ou ce que l’on ne peut voir aisément.  Ainsi, lorsque Ken retrouve sa nourrice et les enfants du square, les doubles-pages redeviennent entièrement photographiques. On se surprend pourtant à chercher dans la dernière image de l’ouvrage, entre les feuilles de la plante, un petit bonnet rouge à pois blancs. 

The Secret Seller est publié par W.W. Norton Company à New York en 1968. C’est un des rares ouvrages photographiques publiés au tournant des années 70.  Il s’inscrit dans la suite des ouvrages des années 50 qui donnent la part belle à l’image photographique et précède ceux qui accueilleront plus tard une collaboration de la photographie et du dessin. 

Quand Hans Silvester explorait les infinies possibilités de l’ordinateur

 

Sougez, Doisneau, Horvat, Riboud, Lartigue… nombreux sont les maîtres du 8ème art à avoir collaboré à l’histoire de la photolittérature jeunesse et la liste s’allonge aujourd’hui avec la découverte des ouvrages pour enfants du photographe engagé Hans Silvester, de nombreuses fois exposé et primé. Nous lui avons posé quelques questions au sujet de son incursion dans le monde de la littérature jeunesse qui n’est pas sans rappeler celle de Frank Horvat lorsqu’il réalisa son chat botté. Charles Perrault à l’ère du numérique | Revue Captures

Monsieur Silvester,  pourriez-vous  me présenter les albums  Les chats jonglent avec les chiffres, Les chats s’amusent dans la nature, Les chats sont fous les nuis de  lune publiés en 1996 chez La Martinière Jeunesse ?  

Ils sont réalisés à partir de photographies de chats transformées avec l’ordinateur. J’étais aux États-Unis l’année précédant leur parution et j’y ai reçu le premier  Macintosh, offert par Apple. Avec mon ami Rémi Michel, on s’est amusé avec cet ordinateur. On a détouré mes photographies de chats et ajouté des couleurs. Chaque page du livre est réalisée à partir d’une de mes photographies. En voyant le résultat on s’est dit que c’était pour les enfants. J’ai montré nos créations aux éditions La Martinière  qui étaient très emballées et on a réalisé les trois livres à quelques mois d’intervalle. J’avais déjà collaboré avec cette maison pour Les chats du soleil qui a très bien fonctionné.

 

Pourquoi n’avez vous pas inséré de “vraies” photographies dans ces albums  ?

C’était un vrai choix ! Nous voulions vraiment réaliser quelque chose avec les premiers ordinateurs. C’était un jeu passionnant d’essayer de détourer une photographie de chat et de la transformer en un animal  abstrait. Cela nous a pris beaucoup de temps. Aujourd’hui c’est fait instantanément mais à l’époque, tout était plus long. C’était le début de cette technologie. 

On trouve quand même quelques  “vraies” images de plantes dans Les chats s’amusent dans la nature, non ?  

Ce sont des plantes que nous avons directement scannées. Notre but à l’époque était d’essayer de jouer avec la technologie. C’était très nouveau et nous étions très en avance là-dessus. Ensuite le nouveau Mac est sorti avec beaucoup plus de possibilités et on l’a utilisé autrement. Moi je suis parti vivre en Éthiopie.

Avez-vous participé à l’écriture des textes ?

J’ai un peu participé à l’écriture des textes de cette série mais, en général, c’est plutôt l’éditeur qui choisit l’auteur des mots. Moi je sélectionne les photographies dans mes livres, à chaque fois.

Comme pour les autres livres pour enfants ? Quels sont-ils ? 

Oui ! Il y a eu d’autres livres encore pour les enfants, comme celui sur les chevaux de Camargue ou sur l’Ethiopie. D’abord La Martinière publiait les livres pour adultes, en gros volumes. Ils réalisaient ensuite les livres pour enfants. Ce sont des livres  plutôt documentaires. 

Aimeriez-vous faire d’autres livres pour enfants ? 

C’est très difficile de faire des livres photographiques en ce moment peu importe qu’ils soient pour adultes ou enfants. Le monde du livre est en crise.  On peut dire que les livres photos ont presque disparu. Si vous allez dans les librairies, vous ne  trouverez presque plus de livres de photos ou de livre d’art. Ils sont chers et il n’y a pas toujours de la place chez les  libraires. Evidemment, je continue d’en faire, mais il faut d’abord une exposition, trouver un sponsor. Ce n’est plus du tout comme avant. Le monde de l’édition est devenu très compliqué pour les photographes.

Quelle est votre actualité ?

Je continue d’exploiter mon travail réalisé en Ethiopie, pour témoigner de sa culture populaire qui est en train de disparaître. En ce moment j’expose à Gordes. Cela s’appelle Hans Silvester, le baladin du monde. Il y a un catalogue, réalisé par le village. Mes livres pour enfants n’y seront pas. 

Merci Hans Silvester ! 

Les photographies des pages intérieures sont reproduites avec l’autorisation de l’artiste.

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Dans l’univers poétique de Judith Chomel

En furetant chez les libraires, j’ai découvert le travail de Judith Chomel qui mêle photographies anciennes et images actuelles pour imaginer des univers joyeux et fantaisistes où tradition et modernité se répondent. Entretien. 

Judith Chomel, quel est votre parcours ?
J’ai une maîtrise d’histoire de l’art. Je me suis spécialisée dans l’art contemporain, j’ai un master de gestion de conservation et diffusion des œuvres d’art du 20e siècle où j’ai travaillé sur l’édition du livre d’artistes. Ensuite, j’ai travaillé dans une forteresse médiévale. Ensuite j’ai travaillé en ambassade à Rome, en Italie. Et puis je suis devenue musicienne pendant 10 ans, j’ai fait des concerts et des tournées. Je suis arrivée à l’illustration par hasard.

Comment êtes-vous tombée dans la littérature jeunesse ?
Je suis tombée dans la littérature jeunesse parce que mon fils a avalé une dent un jour au petit déjeuner. Je lui raconté que j’avais avalé un clou quand j’étais petite. Il l’a expliqué à son institutrice et celle-ci m’a suggéré d’en faire un livre. Je ne savais pas du tout dessiner et je ne savais pas trop comment raconter cela dans un livre.  Je me suis dit que le collage était vraiment le médium qui me permettait de tester . J’ai donc réalisé mon premier manuscrit  et je l’ai envoyé à plusieurs maisons d’édition, dont Le Poisson soluble qui a répondu positivement et c’est devenu Gloups qui est maintenant épuisé. C’était un petit coup de poker pour cet éditeur de travailler avec moi parce que je n’étais pas du tout du milieu. Depuis, on en a fait deux autres.

Parlons de La vie Rocambolesque de Léon Plouhinec.
J’avais envie de parler depuis longtemps des gardiens de phare et du monde de la mer. Je fais beaucoup de projets de territoire sur notre rapport à la mer, à la solitude, à l’imaginaire. Et donc voilà Léon est né de ce travail sur la mer, avec toujours cette ligne de front qu’est la place de l’imaginaire dans notre vie quotidienne et comment on s’évade des problématiques quotidiennes par l’imaginaire.

Dans votre livre, vous remerciez les deux gardiens de phare et écrivains Louis Cozan et Jean Pierre Abraham. Quels ont été leurs apports à ce travail ? 
J’ai lu leurs livres, notamment celui de Louis Cozan, Un feu sur la mer et ensuite je l’ai rencontré. Il m’a raconté ses 50 années de gardiens de phare, ce que j’ai trouvé extraordinaire. J’avais envie de partager cela et j’ai adapté ce livre en spectacle de papiers découpés. Sur scène, je filme du papier découpé. Je suis accompagnée d’un comédien et un musicien et j’essaie de faire vivre le livre d’une nouvelle manière.

Comment est constitué le livre ?
Les livre est construit du matin jusqu’au soir, du pied du phare jusqu’au sommet du phare et du calme jusqu’à la tempête. La double page mère est consacrée à la vie quotidienne réelle des gardiens de phare avec des informations très techniques. Un tout petit détail fait basculer notre héros dans un monde imaginaire. Soit c’est une petite lumière dans le ciel, ou bien des poissons volants, ou encore un container. C’est l’élément de la vie réelle qui permet au personnage principal de “switcher” sur les pages suivantes. Aux informations pratiques sur la vie au phare se succèdent les information sur la personne à qui sont destinées ces lettres. Dans la double page suivante on découvre une aventure rocambolesque. Il y a un systématisme dans la construction du livre et il y a à peu près 200 papiers découpés par Photoshop de manière numérique par page.

D’où viennent les images ? Est-ce que ce sont des photos de famille ?
Il y a des photos que j’ai prises, des photos glanées sur Internet, des photos anciennes, et puis surtout c’est énormément de photomontages. Ainsi, pour un personnage, la tête, c’est une photo, et le chapeau, c’est une autre. Sur un personnage, il y a à peu près 6 niveaux d’images différentes. J’ai glané énormément d’images et c’était extrêmement long de faire ce livre. 

Je crois que vous animez des ateliers ?

J’anime en effet beaucoup d’ateliers, soit de construction de maquettes, soit de collage. Je travaille aussi beaucoup avec les images d’archives également. Quand je vais sur un territoire, j’appelle les archives afin de constituer un corpus iconographiques des lieux où vivent les enfants. Après on les retravaille, on fait des cartes postales rocambolesques, autour de maquettes loufoques.

Vous venez de publier un nouveau livre.

Il est sorti en 2025, en janvier de cette année. Il s’agit encore une fois de remettre de l’imaginaire dans la vie quotidienne, avec peu d’humour et de légèreté.  Dans cet ouvrage, un petit garçon  voit sa grand-mère rentrer dans une pièce qu’il ne connaît pas et il imagine plein de choses. Et en fait,  la grand-mère est aux toilettes et c’est le moment pour lui de quitter les couches et de découvrir tout ce qui peut se passer dans les toilettes. Ce livre s’appelle Tohu Bohu. Pour la première fois, j’ai utilisé des photos qui m’appartiennent pour les personnages principaux parce que j’avais trop de difficultés à trouver suffisamment d’expressions de visage dans les images anciennes glanées. 

Quelles sont vos influences en littérature jeunesse ?

J’ai grandi avec les livres de Frederic Clement, dont Le magasin zinzin qui était mon livre de chevet. C’est une esthétique surannée mais qui m’a marquée. Chez moi il y avait aussi des livres de Max Ernst. Le photomontage était déjà présent dans ma culture visuelle.

Merci Judith !

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